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A 32 ans, Denis
Thuleau a déjà plus
d'une dizaine d'années de peinture derrière
lui. Et plus encore si l'on prend en compte le temps
où son père l'installait le dimanche devant un
chevalet pour lui-même pouvoir peindre
tranquille.
Après sa scolarité, il
passe quelques mois à l'Ecole d'Architecture de Nanterre aux portes de Paris. Peu satisfait de ce que l'on
y apprend, il s'en va, entre à l'Académie
Goetz-Dadérian,
vit d'expédients et finit par quitter la France pour
Rome, Athènes, la Crète.
Après 1981, il revient à
Paris et devient taille-doucier à l'atelier Pasnic
où il travaille surtout la technique au carborendum
avec Goetz, Papart,
Coignard, etc. Suivent à
partir de 1984 des activités de décorateur
pour la Compagnie de Danse Valérie Armande.
La rencontre de
Paul Lemercier, la
découverte de son travail le conduisent dans
l'atelier où il devient son assistant.
Puis il part pour New-York, en 1987, ses
toiles sous le bras pour changer d'air, pour voir ailleurs.
Assistant du sculpteur Mihai
Popa, il s'installe ensuite
à Montréal pour y réaliser sa
première exposition personnelle, puis revient
à Paris, voyage au Japon et pour se nourrir,
participe aux décors de films français.
Le fil conducteur de ces activités
multiples est évidemment la peinture.
La décision de peindre est chez
lui nette, précise, datée, presque solennelle,
dans la mesure où elle apparait irrévocable,
têtue et consciente des difficultés à
venir. Elle mûrissait depuis longtemps. (Une
émission de télévision consacrée
à Mathieu l'a sans doute
déclenchée).
En substance, Thuleau ne peut que
constater. D'autres ont commencé un jour. Pourquoi ne
pas oser, alors qu'un poids intérieur incline
à enfin choisir ? L'acte est d'un singulière
importance. Dire désormais je peins ne change encore
rien et change tout. Il y a désormais un sillon
à creuser.
Thuleau s'est donc attelé à
la tâche. Mais pas en laboureur laborieux. Avec une
sorte de calme, absorbé par ce qu'il sent
soudre.
Depuis le début des années
1980, ses tableaux montrent une belle unité, et une
évolution constante.
Comme beaucoup, il a commencé
à peindre à l'eau, au vinyl, puis est
passé à l'Alkyd, rejetant la peinture à
l'huile, pour lui trop liée au passé, mal
charpentée pour représenter la
réalité contemporaine. Les supports eux-aussi
ont changé. Le papier a laissé la place au
plexi, au forex - un PVC expansé - , au
galvanisé et à l'aluminium.
Au vrai, la quête d'un support
idéal s'ordonne à d'autres
nécessités. Des peintures du début des
années 80, on retient qu'elles sont avant tout et
justement des peintures : sur support plan sur papier,
couvert de grands à-plats. En les travaillant,
Thuleau sentait que ses couleurs cherchaient à
s'arracher de cette planéité, à quitter
cette surface horizontale pour trouver leur espace
propre.
Son expérience de la linogravure
le conduit alors à chercher du côté des
découpes, des superpositions, les papiers
collés sur bois, par exemple.
Nous sommes en 1985-1986. Les recherches
antérieures se cristallisent. Les premières
formes en forex et métal datent de cette
période, suivies de près par les peintures
Alkyd sur les mêmes matériaux.
En libérant ses couleurs d'une
surface qui les retenait prisonnières, Thuleau leur
donne à la fois la possibilité de bouger, de
presque s'envoler et un fond, un arrière plan qui
devient leur univers de respiration.
Mais pas seulement. Car lui-même
prend aussi vit, accompage, conforte, devient aussi forme et
non pas seulement support. De la peinture l'on s'approche de
la sculpture, sans l'atteindre vraiment, chaque pièce
se regardant de face pour découvrir sa
réalité bidimensionnelle.
Le processus de création trouve
dans ce choix une échappée belle et une
logique.
Thuleau dessine sur des carnets de
croquis, chez lui, ailleurs, en voyages. Pour une raison
toute simple : garder en mémoire des impressions
ressenties. L'atmosphère du lieu, les couleurs
perçues, les sentiments du moment donnent des formes.
Plus tard, quelques temps ou mois après, des images
en tête, des sensations au coeur, il revient sur ses
carnets. Plusieurs fois. Des familles de formes se
regroupent, non pas nécessairement semblables par
leur schéma, mais par leur esprit.
Un jour entre le peintre et la forme,
l'état intérieur de l'un et le contenu de
l'autre, une osmose s'établit.
Un déclic.
Alors une lecture s'ébauche, puis
se précise.
Au déclenchement de ce
mécanisme, Thuleau ne donne pas d'explication. Il est
de l'ordre de l'aventure et d'une satisfaction
intérieure, comme un flux qui trouve enfin sa
voie.
Les premiers instants laissent la place
au hasard, profitant des accidents du pinceau. Puis tout se
pose, s'unifie, à travers des à-plats de
couleurs, qui parfois font eux-mêmes des strates
distinctes les unes des autres. Alors apparait la valeur du
découpage et de la mise en espace : précision
et netteté donnent pureté et profondeur,
toutes choses que ne sauraient donner la peinture au pinceau
sur la toile.
Puis Thuleau s'occupe du fond.
Désormais en acier, il est soit laissé brut,
juste patiné, soit recouvert d'une péllicule
de zinc par électrolyse pour recevoir la
peinture.
De ce long travail, il ne transparait
rien. L'oeuvre ne porte pas les marques d'une bataille avec
la matière. Au contraire, cette dernière est
unie à la peinture dans un même projet de
formes et de couleurs. Tout au moins donne-t-elle par son
côté.
Ce sentiment est fugace et laisse la
place au plaisir du regard. Peut-être d'abord parce
que ces formes décollées de leur support
rappellent quelques figures de totem, voire des images de
civilisations disparues d'Amérique Centrale. Mais
là encore, ces similitudes apparaissent bientôt
de peu d'importance. Thuleau, on le comprend très
vite, aime Matisse, Miro, mais aussi Brancusi, Bacon, et le
maître des maîtres Cèzanne, et encore les
objets Inuit aux complexités si pures.
A l'évidence Thuleau a choisi des
voies particulières. Ainsi, évite-t-il avec
soin la représentation de la laideur, et toute
complaisance vis-à-vis de ses propres angoisses dont
il lui semble qu'elles sont par trop facile à
exprimer.
Son ardeur se concentre sur d'autres
objectifs. Offrir, donner pour laisser soudre au coeur de
l'autre et partant de lui-même, un plaisir, un
équilibre qui est l'inverse d'une destruction. Il ne
s'agit surtout pas d'assèner un discours, de laisser
l'intellect prendre le pas sur une réalité qui
appelle d'autres frontières intérieures.
Chacun peut s'étonner du caractère presque
espiègle de certaines pièces.
D'ailleurs ne sont-elles pas au bord de
la figuration naïve ? Ne représentent-elles pas
des animaux ou des sortes de mobiles légers ?
N'ont-elles pas des noms rappelant parfois le réel :
Ecureuil Aztèque, Eléphant de Mer, Oiseau de
Nuit, Vague, Trace d'Hippocampe, Faune Nocture, etc ?
Le souvenir de l'enfance est sans doute
comme le souvenir du paradis perdu. A retrouver les
richesses de l'une, on retrouve l'or de l'autre.
Denis Thuleau navigue dans des eaux
difficiles. A vouloir clarifier, émonder l'inutile,
représenter des profondeurs dans la
simplicité, il s'oblige à la concision. Elle
est aujourd'hui heureuse.
Jean François
Pousse 1992
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